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Une nuit de janvier 1961, deux officiers belges se livrent à ce
qu’il est convenu d’appeler une "sale besogne". Ils achèvent de
découper un corps en morceaux qu’ils jettent dans un fut d’acide
afin de le dissoudre. Le crâne n’étant pas dissous sera réduit en
poudre et dispersé. Un des officiers, le belge Gerard Soete,
déclarera avoir conservé un doigt et une dent en or provenant de la
victime.
Le corps est celui de Patrice Emery Lumumba, premier ministre élu
depuis 6 mois du Congo nouvellement "indépendant". Sa mort signe la
descente aux enfers d’un pays, le Zaire, dont l’étendue et les
richesses minières et minérales en font un "scandale géologique".
Retour sur la vie et mort du "prophète", Patrice Lumumba.
Patrice Lumumba naît le 2 juillet
1925 à Katako Kombé dans le nord du Kasai.
Il va à l’école missionnaire catholique, puis fréquente une école
protestante tenu par des religieux suédois. Ses études terminées, il
cherche du travail dans la province du kivu et est pendant un temps
employé d’un société minière, jusqu’à ses 20 ans, en 1945, à la fin
de la seconde guerre mondiale. Il est déjà un de ceux qu’on appelle
les "évolués", une minorité d’individus ayant bénéficié d’une
éducation "moderne" et intellectuellement privilégiés. Lumumba
travaille ensuite pour l’administration des postes à Leopoldville,
puis Stanleyville. En septembre 1954, il reçoit sa carte
"d’immatriculé" :
le
détenteur de cette carte qui est une invention de l’administration
coloniale est supposé vivre à "l’européenne", avoir de bonnes mœurs
et de bonnes conduites. 217 cartes seront distribuées jusqu’en 1958
(sur 13 millions de congolais !).
En 1955, Lumumba qui écrit depuis 1951 dans divers journaux
existants crée une association L’APIC (association du personnel
indigène de la colonie) , profitant du relatif espace de liberté
laissé par l’administration coloniale dans le domaine associatif,
qui est apolitique.
En juin 1955, Lumumba a l’occasion de s’entretenir avec le roi
Baudouin en voyage au Congo sur la situation des congolais et de la
communauté belge. A cette période le ministre du Congo est le
libéral Buisseret, membre du parti libéral belge qui veut créer un
enseignement public, ce qui plaît à Lumumba et à d’autres "évolués"
qui se retrouvent dans la section congolaise du parti libéral belge.
Lumumba et quelques "notables" congolais se rendent en Belgique sur
invitation du premier ministre. A son retour Lumumba effectue
quelques mois en prison pour une affaire de détournement de fonds.
Il est libéré plus tôt que prévu courant 1957, et reprend ses
activités associatives de même que son nouvel emploi de directeur
des ventes dans une brasserie belge.
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Au courant de cette année, le gouvernement belge prend quelques
mesures de libéralisation. Pour la première fois, syndicats et
partis politiques vont être autorisés. En 1958 se tient en Belgique
l’exposition universelle. Quelques congolais sont conviés afin que
le monde voit les réussites de la mission civilisatrice belge. Parmi
eux, Patrice Lumumba qui en profite pour nouer des contacts avec les
cercles anti-colonialistes belges et se documenter. C’est sans doute
à cette période que la pensée politique de Lumumba prend sa forme
définitive.
Rentré au pays, Lumumba crée le
premier mouvement national à base non ethnique, le Mouvement
National Congolais (MNC) à Léopoldville le 5 octobre 1958. En
décembre de la même année, Lumumba participe à la conférence
panafricaine d’Accra au Ghana, impulsée par le dirigeant ghanéen
Kwame Nkrumah.
Fin décembre lors d’un meeting, Lumumba qui jouit d’une grande
popularité effectue une conférence meeting qui rassemble 10 000
personnes. Il y rend compte de la conférence d’Accra et met en
évidence la revendication de l’indépendance pleine et entière.
En octobre 1959, le MNC organise une réunion unitaire à Stanleyville
avec d’autres partis qui sont d’accord pour réclamer l’indépendance
immédiate et inconditionnelle. La foule congolaise qui assiste à la
réunion manifeste son approbation.
Les
forces de l’ordre interviennent, essayant d’arrêter Lumumba. Ne
pouvant y arriver, elles tirent dans le tas, faisant 30 morts. Deux
jours plus tard, Lumumba est arrêté pour avoir appelé à la
désobéissance civile et au boycott des élections organisées par le
pouvoir colonial tant qu’une décision n’est pas prise pour la
formation d’un gouvernement congolais.
Le procès se déroule du 18 au 21 janvier, et il est condamné à 6
mois de prison. Début 1960, le 11 janvier, une table ronde
réunissant les différents acteurs congolais impliqués dans
l’indépendance et le gouvernement belge est prévue pour...le 20.
Lumumba qui est toujours emprisonné ne peut donc y participer.
Malgré les oppositions internes, les différentes parties congolaises
en présence exigent la participation de Lumumba à la conférence.
Ce
dernier arrive à Bruxelles le 26. A la table ronde, la date de
l’indépendance est fixée au 30 juin et les congolais sont les
premiers surpris de ce succès qu’ils n’attendaient pas.
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En mai, des élections sont organisées
et le MNC de Lumumba arrive en tête. Lumumba, malgré une première
volte face du gouvernement belge est chargé de former le
gouvernement congolais et Joseph Kasavubu obtient la présidence
(dont les pouvoirs sont surtout symboliques).
Fin juin, plus précisément le 30, le roi et le premier ministre
belges sont présents lors de la cérémonie de proclamation de
l’indépendance au palais de la nation à Leopoldville. Après les
discours des uns et des autres, c'est alors que l'inattendu arrive.
Se déclarant prêt à accepter l’assistance de nombreux pays étrangers
dont la collaboration sera loyale et qui ne chercheront pas à
imposer quelque politique que ce soit,
Lumumba brise le consensus de ce qu'on appellerait aujourd'hui le
"politiquement correct".
S'adressant non au roi Baudouin, devenu blême, mais aux "Congolais
et Congolaises, combattants de l'indépendance aujourd'hui
victorieux", il rappelle ce que fut "l'humiliant esclavage" imposé
par ce Léopold II dont Baudouin vient de glorifier le génie:
"Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous
devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres.
Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il
s'agissait d'un Blanc ou d'un Noir: accommodante pour les uns,
cruelle et inhumaine pour les autres". (...)
Patrice Lumumba est salué finalement par une véritable ovation. Pour
les notabilités belges, depuis le roi Baudouin, livide jusqu 'au
Premier ministre Gaston Eyskens, en passant par le général Janssens,
commandant en chef de la Force publique, l'affront est peut-être de
ceux qu'on ne pardonne pas.
Le 5 juillet, après une mutinerie des soldats congolais de la Force
publique contre les officiers belges qui refusent l’africanisation
des cadres, Lumumba décide d’africaniser les cadres de l’armée, ce
qui rend impossible le contrôle du gouvernement congolais par l’ex
puissance coloniale. La Belgique envoie des troupes au Katanga où se
trouve Moise Tschombé qui peut être considéré comme son homme de
paille,
ce dernier déclare la sécession du
Katanga, la province la plus riche du Congo (elle génère 2/3 des
revenus du pays, et l’Union Minière du Haut Katanga, contrôlée par
des entreprises américaines, britanniques et belges produit 60 % de
l’uranium mondial, 73% du cobalt, 10% du cuivre...).
Lumumba demande l’intervention de l’ONU qui envoie des troupes
partout sauf au Katanga, et refuse de s’opposer à "l’indépendance"
du Katanga dont elle n’ignore pas l’illégalité.
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En septembre, Joseph Kasavubu qui est devenu un adversaire de
Lumumba le démet de ses fonctions de premier ministre, mais celui ci
est confirmé dans ses fonctions par la chambre et le sénat
congolais. Mi septembre le colonel Mobutu qui effectue là son
premier coup d’Etat "neutralise" le gouvernement,( qui est remplacé
par des "commissaires") jusqu’au 31 décembre.
En
octobre, la résidence de Lumumba est encerclée et il est maintenu en
résidence surveillée. Fin novembre, Lumumba essaye de s’enfuir afin
de gagner Stanleyville alors aux mains de ses partisans.
Il ne réussit pas et est rattrapé par les soldats de Mobutu, frappé
et molesté en présence de troupes ghanéennes de l’ONU, qui restent
impassibles sur ordre de leurs supérieurs. Lumumba est détenu à
Tsyville en compagnie de joseph Mpolo et de Maurice Okito. Mi
janvier, ils sont transférés à Elisabethville, aux mains de leur
ennemi numéro un Moise Tschombé. Les trois hommes sont abattus d’une
rafale de mitraillette par des militaires katangais en présence de
trois officiers de nationalité belge après avoir été torturés.

Presque 40 ans après les faits, le témoignage du militaire belge
Gerard Soete expliquant comment le corps de Lumumba fut découpé et
dissous par lui et quelques autres personnes qui l’assistaient dans
sa tâche macabre, puis le livre (paru en 2000) du sociologue belge
Ludo de Witte sur l’assassinat de Lumumba soulevèrent tant de
réactions que
le parlement belge décida d’ouvrir
une enquête destinée à évaluer la responsabilité de la Belgique dans
la mort de Lumumba.
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Ce rapport aboutira à une déclaration
du gouvernement belge le 5 février 2002 :
"A la lumière des critères appliqués aujourd'hui, certains
membres du Gouvernement d'alors et certains acteurs belges de
l'époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les
événements qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. Le
Gouvernement estime dès lors qu'il est indiqué de présenter à la
famille de Patrice Lumumba et au peuple congolais ses profonds et
sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été
infligée de par cette apathie et cette froide neutralité."
Le rapport mentionne les obstacles
dressés sur la route de Lumumba par la Belgique : encouragement de
la sécession kantagaise, grandes sociétés minières payant leurs
impôts au "gouvernement" secessioniste au lieu du gouvernement
central de Lumumba, fonds secrets de 6 millions d’euros actuels
votés pour les actions de destabilisation (livraison d’armes,
tentatives d’enlèvement, préparation d’attentats...),
propos du ministre belge des affaires étrangères de l’époque "il
faut mettre Lumumba hors d’état de nuire". Bien que les députés,
désireux d'obtenir un consensus, ne se soient pas avancés sur la
responsabilité politique des autorités de l'époque, leur travail est
d'une grande honnêteté intellectuelle et a abouti à la
reconnaissance officielle de la responsabilité "morale" belge dans
l’assassinat de Lumumba. |
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Côté américain, le rôle de la CIA
était mentionné depuis bien longtemps et est confirmé par un article
du Washington Post de juillet 2002 faisant référence à des archives
américaines déclassifiées :
"la CIA travailla avec un groupe de huit Congolais au sommet de l'Etat
et à qui elle paya des sommes importantes et qui jouèrent tous de
grands rôles dans la chute de Lumumba. Il s'agit notamment du
Président Kasa-Vubu, de Mobutu (alors
chef d'Etat-Major de l'armée), du ministre des affaires étrangères
Justin Bomboko, d'Albert Ndele, du président du senat Joseph Lleo et
de Cyril Adoula...".
En novembre 1960, elle a fourni des moyens matériels aux soldats de
Mobutu (armes, munitions, matériel de sabotage...).
Plus de 40 ans après sa disparition,
les circonstances de la mort de Patrice Lumumba sont donc largement
connues. Si le courage de la Belgique de s’attaquer à son passé
colonial peut être salué, on peut se demander dans quelle mesure
cette action marque de nouvelles relations entre ex puissances
coloniales et ex colonisés.
Ajoutons à cela que le Congo ne s’est jamais remis de la mort
de son leader, le seul démocratiquement élu. Que serait devenu l’un
des pays les plus vastes et les plus riches d’Afrique avec un homme
intègre à sa tête ?
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